Finance participative au Maroc : à quand le vrai décollage ?

Huit ans après son introduction dans le paysage financier marocain, la finance participative entre dans une phase charnière. Le dispositif réglementaire est désormais en place, les institutions sont opérationnelles et le marché commence à produire ses premiers résultats. Le véritable enjeu n’est plus celui du lancement mais celui de la maturité. Il s’agit désormais de transformer une industrie encore jeune en un écosystème financier capable de se développer durablement.

Le Maroc dispose déjà d’un système financier solide et structuré, considéré comme l’un des plus avancés du continent africain. Dans ce contexte, l’arrivée de la finance participative répondait à plusieurs objectifs. Elle devait à la fois renforcer l’inclusion financière et offrir de nouvelles sources de financement à l’économie nationale, tout en attirant des investisseurs sensibles aux principes de la finance islamique.

Pour le Dr Sami Assoulaimani, fondateur et directeur général de Fineopolis Capital, la première étape du développement du secteur peut aujourd’hui être considérée comme franchie. « La question n’est plus de savoir si la finance participative fonctionne au Maroc. Elle fonctionne. La véritable question est désormais de savoir si elle peut atteindre une taille critique et soutenir un écosystème financier autonome », explique-t-il.

Le secteur de la banque participative illustre bien cette phase de transition. En moins d’une décennie, les établissements spécialisés ont progressivement construit un réseau d’un peu plus de deux cents agences à travers le Royaume. Cette présence nationale marque un progrès significatif pour un secteur encore jeune. L’écart reste toutefois important avec le réseau bancaire conventionnel qui dépasse aujourd’hui 5 700 agences.

Malgré cette différence d’échelle, les banques participatives ont progressivement consolidé leur modèle opérationnel. La plupart des établissements s’approchent désormais de l’équilibre financier. Cette stabilité reste néanmoins fragile et dépend encore de plusieurs facteurs structurels.

Dans le même temps, la demande pour les produits participatifs continue de progresser. Les financements accordés par ces banques affichent une croissance soutenue, proche de 27 % par an. Le financement immobilier constitue le principal moteur de cette expansion et confirme l’existence d’une demande bien installée dans le marché.

Selon le Dr Sami Assoulaimani, cette dynamique confirme que la finance participative répond à une attente réelle d’une partie de la population marocaine. « La demande existe clairement. Elle s’est installée de manière durable. Ce qui reste à améliorer aujourd’hui, c’est la capacité du système à transformer cette demande en développement économique solide », souligne-t-il.

Derrière cette croissance se cache cependant un déséquilibre structurel. Les ressources collectées par les banques participatives ne couvrent qu’une partie des financements accordés. Les dépôts participatifs représentent environ 39 % du volume total des financements, qui atteignent près de 3,6 milliards de dollars.

Cette situation crée un déficit de financement qui limite l’autonomie du secteur. Pour maintenir leur activité, les banques participatives continuent donc de s’appuyer sur les banques conventionnelles auxquelles elles sont adossées, généralement à travers des mécanismes de type Wakalah.

Pour le dirigeant de Fineopolis Capital, cette dépendance reste compréhensible dans une phase de lancement mais ne peut constituer un modèle durable. « Les banques participatives marocaines ont pu démarrer grâce au soutien des banques conventionnelles. C’était normal au début. Mais un secteur qui arrive à maturité doit disposer de ses propres sources de financement », estime-t-il.

À l’échelle de l’ensemble du système bancaire marocain, la finance participative reste encore un segment relativement modeste. Les financements participatifs représentent environ 3,6 % du crédit total accordé dans le pays. Les dépôts participatifs, eux, représentent environ 1,4 % de l’ensemble des dépôts bancaires.

La comparaison avec d’autres marchés permet de mesurer le potentiel encore inexploité. Oman, par exemple, a introduit la banque islamique seulement quelques années avant le Maroc. Aujourd’hui, ce segment représente près de 20 % du secteur bancaire du pays.

Pour le Dr Sami Assoulaimani, cette différence ne s’explique pas par un manque d’intérêt des clients marocains mais plutôt par la manière dont le secteur s’est développé. « Le marché marocain n’est pas limité par la demande. Il est limité par la vitesse de conversion de cette demande en produits, en distribution et en instruments financiers », observe-t-il.

Cette prudence se retrouve notamment dans les stratégies commerciales adoptées par les institutions. L’expansion des réseaux d’agences est restée progressive. Les campagnes de communication sont demeurées relativement discrètes et les efforts d’éducation financière autour des produits participatifs restent encore limités.

L’offre elle-même demeure concentrée autour d’un nombre restreint d’instruments. La Murabaha domine largement les portefeuilles de financement des banques participatives. La diversification vers d’autres produits progresse plus lentement.

Certains instruments essentiels dans d’autres marchés islamiques restent encore absents du paysage marocain. C’est notamment le cas de l’Ijarah, qui constitue pourtant l’un des mécanismes de financement les plus répandus dans la finance islamique internationale.

« Dans la plupart des marchés islamiques, l’Ijarah est un pilier du financement. Son absence au Maroc après plusieurs années d’activité montre que le marché est encore dans une phase de construction », analyse le Dr Sami Assoulaimani.

Le développement du Takaful suit une évolution comparable. L’assurance conforme aux principes de la finance islamique commence à émerger au Maroc, mais elle reste encore à un stade précoce. Au cours du premier semestre 2025, les primes ont dépassé les sept millions de dollars, avec une progression annuelle de plus de 50 %.

Cette croissance reste toutefois étroitement liée aux financements bancaires participatifs. Les produits actuellement disponibles se concentrent principalement sur la protection liée aux financements immobiliers, l’assurance décès associée aux crédits et une première solution d’épargne retraite.

Pour le Dr Sami Assoulaimani, l’élargissement de cette offre sera déterminant pour permettre au secteur d’atteindre une véritable dimension économique. « Sans développement du Takaful familial et de produits de protection plus larges, les effets d’échelle resteront limités », estime-t-il.

Au-delà de ces segments, le principal levier de développement se situe au niveau des marchés de capitaux. La législation permettant la création d’organismes de placement collectif conformes aux principes de la finance islamique a déjà été adoptée. Les textes d’application nécessaires à leur mise en œuvre restent toutefois en attente.

Or, ces instruments jouent un rôle central dans l’économie financière marocaine. Ils permettent d’organiser la circulation de l’épargne et de soutenir le refinancement des banques. Leur équivalent participatif constitue donc un élément indispensable pour permettre au secteur de gagner en profondeur.

La situation est comparable pour les Sukuk. Le cadre juridique autorisant leur émission existe depuis plusieurs années. Pourtant, le marché domestique ne dispose toujours pas d’instruments réellement accessibles aux investisseurs.

Le Maroc n’a réalisé qu’une seule émission souveraine locale, d’un montant d’environ 109 millions de dollars en 2018. Depuis cette date, aucune nouvelle opération n’a été menée, même si un programme d’émissions régulières devrait être lancé au cours du premier semestre 2026.

« Ce qui manque aujourd’hui au Maroc, ce n’est pas le cadre réglementaire. Il existe déjà. Ce qui manque, ce sont des transactions régulières capables de créer de la liquidité et des références de marché », explique le Dr Sami Assoulaimani.

Plusieurs banques participatives travaillent actuellement sur des projets de Sukuk. Les procédures restent cependant longues et complexes, notamment en raison du processus de validation par le comité charia relevant du Conseil supérieur des oulémas.

Dans ce contexte, les banques participatives ne disposent pas encore de véritables sources de financement autonomes. Les opérateurs de Takaful, de leur côté, manquent d’actifs conformes à la charia dans lesquels investir les fonds collectés.

« Sans Sukuk souverains réguliers, sans Sukuk d’entreprises et sans marché interbancaire participatif, la croissance restera structurellement limitée », prévient le dirigeant de Fineopolis Capital.

Un autre chantier reste encore largement ouvert. Celui de la microfinance islamique. Si un cadre juridique existe déjà, aucune industrie structurée n’a encore véritablement émergé dans ce domaine.

Pour le Dr Sami Assoulaimani, ce segment pourrait pourtant jouer un rôle stratégique dans l’avenir du secteur. « La finance participative ne peut pas rester confinée aux ménages de la classe moyenne bancarisée. Elle doit aussi atteindre les micro-entrepreneurs et les populations encore exclues du système financier », souligne-t-il.

La trajectoire du Maroc apparaît aujourd’hui relativement claire. Le secteur bancaire participatif poursuit sa stabilisation. Le Takaful commence à se structurer. Les marchés de capitaux restent le maillon essentiel à activer pour permettre au système de franchir une nouvelle étape.

La prochaine phase dépendra moins de nouvelles lois que de la mise en œuvre effective des outils déjà prévus. Le développement d’instruments standardisés, l’approfondissement des marchés de financement, l’élargissement de l’offre de produits et les efforts d’éducation financière seront déterminants.

« La finance participative marocaine dispose aujourd’hui de ses fondations. La prochaine étape consiste à lui donner enfin la profondeur qu’elle mérite vraiment », conclut le Dr Sami Assoulaimani.

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L'invité du Nouvelliste Maroc

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